Le Royaume : Roman phénomène de l’année 2014 par Emmanuel Carrère publié chez POL 2


Le Royaume d’Emmanuel Carrère est un récit de vie et de fiction, mêlant anecdotes personnelles de la vie de l’auteur et considérations sur certains textes saints et Évangiles, en particulier celui de Luc, mais aussi, en substances, celui de Jean, à travers un retour sur la période de sa vie durant laquelle il a été fervent Catholique pratiquant.

« Né dans une famille d’intellectuels parisiens, Emmanuel Carrère se tourne rapidement vers l’écriture. Une fois diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris, il devient critique de cinéma pour la presse écrite. Il publie son premier roman, L’Amie du jaguar en 1983 chez Flammarion. Son deuxième livre, Bravoure, sort en 1984 aux éditions P. O. L., auxquelles il est resté fidèle depuis. Dans les années 90, il couvre procès pour un magazine et en tire L’Adversaire, un récit qui lui servira de modèle pour ces créations futures, éloignée de la fiction, mêlant narration et réflexion sur son travail d’écriture. À la même époque, il traverse une crise personnelle qui l’amène à se tourner vers la religion, dont il s’éloigne trois ans plus tard ; il revient sur cet épisode de sa vie dans son récit Le Royaume. Il est également scénariste pour la télévision est le cinéma »[1].

La construction du livre publié chez P.O.L en 2014 est significativement importante à sa compréhension, quand bien même les thèmes du roman se recoupent entre eux. En effet, l’ouvrage est subdivisé en de nombreux petits chapitres, eux-mêmes séparés en six grandes parties : Le Prologue d’abord, que l’auteur situe à Paris en 2011 et qui contient six chapitres, la Crise ensuite, partie correspondant au récit de sa période pratiquante, entre 1990 et 1993, toujours à Paris, (trente chapitres) ; viennent ensuite trois parties concernant l’histoire religieuse dans lesquelles l’auteur réfléchit sur les différences entre sa considération pour la religion avant et après sa période pratiquante, en même temps qu’il nous livre une certaine vision à la fois érudite et personnelle de l’histoire catholique : partie III, Paul (Grèce 53-58), quarante-trois chapitres ; partie IV, L’enquête (Judée 58-60) trente-neuf chapitres ; partie V, Luc (Rome 60-90) quarante-sept chapitres. Vient enfin la sixième et dernière partie de cet épais roman, l’épilogue, situé entre Rome en 1990 et Paris en 2014, contenant 9 chapitres.

Il est assez compliqué de définir ce roman, et donc d’en parler, étant donné que les thèmes qui le structurent se chevauchent, se mêlent, se répondent et s’interrogent tout au long de ces six-cent-trente pages pourtant formellement extrêmement organisées, comme nous venons de le voir. C’est en effet une des particularités, un paradoxe de ce roman que l’on peut aussi bien qualifier d’(auto)biographie, de fresque historique, d’essai philosophico-religieux de quête et d’enquête de soi, comme le montre très bien le texte de la quatrième de couverture :

« À un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé.

Affaire classée alors ? Il faut quelle ne le soit pas tout à fait pour que, vingt ans plus tard, j’aie éprouvé le besoin d’y revenir. Ces chemins du Nouveau Testament que j’ai autrefois parcouru en croyant, je les parcours aujourd’hui – en romancier ? En historien ? Disons en enquêteur »[2].

Le lecteur fait un premier constat, dès la lecture de ce « résumé » : comme à son habitude, Emmanuel Carrère fait appel à ce que l’on peut considérer comme étant une « figure du Je », habitude d’écriture qu’il a adopté dans plusieurs sinon tous ses livres, de même qu’il rend son lecteur présent au récit, l’invite à parcourir le chemin d’écriture avec lui par des apostrophes à la première personne du pluriel : « récapitulons, résumons » etc. à de nombreuses reprises dans le livre. Qui ouvre cet ouvrage est donc prévenu, il ou elle assistera à une enquête historique, spirituelle et intime. Riche d’anecdotes et de tranches de vies, ce livre met en scène à la fois la famille d’Emmanuel Carrère, sa femme, ses enfants, sa marraine, certains amis proches, comme des personnages historiques multiples, à la fois très anciens (Paul, Luc, Timothée, Sénèque entre autres), mais également plus récent, puisque l’auteur évoque par exemple Simone Weil. Si l’on devait résumer le livre avec simplement les personnages qu’il contient, l’on pourrait dire « Je, Nous, et Eux ».

Le début du roman fait une grande place à la vie personnelle d’Emmanuel Carrère qui contextualise avec précision la période et le jour de sa conversion au Christianisme. Il a des problèmes avec son épouse et n’arrive plus à écrire ; ils attendent un enfant, ce qui le terrorise et il a parfaitement conscience d’être plongé dans une profonde dépression :

« Je n’émergeais de cette torpeur dépressive que pour ressasser ma misère, opposer une fois de plus les termes du conflit entre, d’un côté, l’évidence qu’Anne et moi étions malheureux ensemble, de l’autre, la conviction que mon choix était fait et que la réussite de ma vie dépendait de ma persévérance dans ce choix »[3].

            Ce « Je » qui parle est donc torturé, et à de nombreuses reprises dans le livre, il s’interroge : sur lui-même, sur cette Foi qu’il a eue puisqu’il a perdue, sur le phénomène même de croire ; il prend aussi une posture de savant, lorsqu’il raconte l’histoire du Christianisme et s’interroge, toujours avec son lecteur. Il nous parle alors de lui, et de figures historiques qui ont compté dans l’histoire, autant chrétienne que littéraire – puisque l’acte même d’écrire est également au cœur de ce roman – cela non sans érudition ni humour :

« Tous considéraient le loisir, le libre usage de son temps, ce qu’ils appelaient l’otium, comme une condition absolue de l’accomplissement humain. L’un des plus célèbres contemporains de Paul, Sénèque, dit là-dessus quelque chose d’assez mignon, c’est que si par malheur il se trouve réduit à travailler pour vivre, eh bien il n’en ferait pas un drame : il se suiciderait, voilà tout »[4].

Une autre richesse de ce roman est sa légèreté au sens de drôlerie ; la voix d’Emmanuel Carrère se fait mutine pour amener son lecteur à sourire… Cela sans doute pour rendre accessible un propos historico-philosophique à la fois passionnant et complexe. En effet, nous avons déjà relevé que si la structure formelle est précise, le fond du roman qui comporte plusieurs thèmes (l’autobiographie, l’histoire religieuse et littéraire, la Foi) se mêle aux pensées de l’auteur, présentes elles du début à la fin. En filigrane, la partition du livre nous dit de quoi il est question, sans jamais toutefois que chaque partie se rende hermétique aux autres. C’est pourquoi les constats sur la propre vie et la propre personne d’Emmanuel Carrère rythment tout le texte ; le lecteur attentif observera néanmoins un changement de position très net, dès lorsqu’il perd la Foi, qui pourtant a conditionné sa vie trois ans durant :

« Est-ce cela, perdre la foi ? N’avoir même plus envie de prier pour la garder ? Ne pas voir dans cette désaffection qui s’installe jour après jour une épreuve à surmonter, mais au contraire un processus normal ? La fin d’une illusion.

C’est maintenant, disent les mystiques, qu’il faudrait prier. C’est dans la nuit qu’il faudrait se rappeler la lumière entrevue. Mais c’est maintenant aussi que les conseils des mystiques apparaissent comme du bourrage de crâne, et que le courage semble être de renoncer à les suivre pour affronter le réel.

Est-ce que le réel, c’est que le Christ n’est pas ressuscité ?

J’écris cela le vendredi saint, moment du plus grand doute.

J’irai demain soir à la messe de Pâques orthodoxe, avec Anne et mes parents. Je les embrasserai en disant Kristos voskres, « le Christ est ressuscité », mais je ne le croirai plus.

Je t’abandonne, Seigneur. Toi, ne m’abandonne pas »[5].

            Ce qui sonne ici comme une confession rend le lecteur très présent à une intimité qu’Emmanuel Carrère interroge avec une certaine pudeur, sinon une distance qui, presque vingt ans après cet événement, l’oblige à se positionner en penseur, non plus en l’homme croyant qu’il a été. Tout au long du récit, c’est son doute profond que l’auteur cache derrière une érudition et un humour bienvenus pour rythmer la lecture. Cependant, le doute ne fait-il partie intégrante de la Foi ? C’est une question à méditer au fur et à mesure comme à la fin de cette lecture, et d’une certaine manière, Emmanuel Carrère l’avoue lui-même :

« Non, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu’un homme soit revenu d’entre les morts. Seulement, qu’on puisse le croire, et de l’avoir cru moi-même, cela m’intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse – je ne sais quel verbe convient le mieux. J’écris ce livre pour ne pas me figurer que j’en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je le croyais. J’écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens »[6].

L’Histoire religieuse se mêle à de nombreuses reprises avec l’histoire littéraire. La figure de Philip K. Dick en est une démonstration, et une autre clé de lecture, sorte de double de l’auteur, puisque lui aussi écrivain, lui aussi passé par une période de Foi et de grande pratique religieuse, et lui aussi devenu plus tard incroyant, sceptique.

De nombreux textes et écrivains sont évoqués tout au long du récit, comme des figures qui ont inspiré l’auteur, des lectures mystiques ou non qui lui ont permis d’évoluer, des historiens sur lesquels il s’appuie pour l’écriture de son livre, sans oublier bien sûr des extraits de la Bible, citée à de nombreuses reprises, comme lorsque l’auteur replonge dans ses cahiers de commentaires d’Évangile, nous donne à lire le verset par lequel il est entré dans la compréhension de la Bible, ou partage avec les lecteur le texte qui a été lu le jour de son mariage ; de même, certains lieux qui revêtent une importance pour l’auteur, dans le chemin qu’il a parcouru et qu’il décrit ici sont des lieux qui deviennent des personnages, tel le chalet du Levron, ou encore la maison qu’il achète avec sa femme et dans laquelle il termine l’écriture ce livre.

C’est pour toutes ces raisons que le livre a rencontré le succès qu’on lui connaît, et qu’il peut être présenté par son éditeur comme « ample, drôle et grave, mouvementé et intérieur, érudit et trivial, total »[7]. C’est une lecture dont on sort grandit par l’érudition et la richesse que l’on y découvre, et par les questions qu’il suscite en nous, sur le sens de la vie et de la Foi, sur la place de l’homme, que l’on soit croyant ou pas. Il semble de fait difficile de comparer cette fresque magistrale à un quelconque autre phénomène littéraire équivalent.

[1] LAMBERT, Jérémy, Fiche de lecture lepetitlitteraire.fr, Primento, 2015, page 4

[2] CARRÈRE, Emmanuel, Le Royaume, Paris, POL, 2014, quatrième de couverture

[3] CARRÈRE, Emmanuel, Le Royaume, Paris, POL, 2014, page 49

[4] CARRÈRE, Emmanuel, Le Royaume, Paris, POL, 2014, page 221

[5] CARRÈRE, Emmanuel, Le Royaume, Paris, POL, 2014, pages 141- 142

[6] CARRÈRE, Emmanuel, Le Royaume, Paris, POL, 2014, page 354

[7] http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-2118-7

© Mélanie Blondel – Tous droits réservés.


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2 commentaires sur “Le Royaume : Roman phénomène de l’année 2014 par Emmanuel Carrère publié chez POL

  • emilie

    Merci pour ta réflexion sur ce livre ! Je l’ai lu moi aussi, j’ai parfois eu un peu de mal à le suivre, j’ai découvert ( ah bon ? ) que le Nouveau Testament n’était pas un texte unique mais des récits écrits par des hommes et orientés par les convictions de ceux-ci… Et Emmanuel Carrère ne les épargne pas, les Saint Luc, Saint Paul et autres, tout comme il ne s’épargne pas lui-même. Comme à son habitude l' »Ecrivain » dépressif et mégalo en prend pour son grade, mais on a pour lui une certaine tendresse… Super analyse en tout cas, je cours lire les autres 😉